Il est quinze heures, et on vous propose de déguster un verre de Sancerre. « Merci, mais ce
n’est pas l’heure. »
Deux heures plus tard, il ne sera toujours pas l’heure. Il faudra attendre encore, pour un
premier verre.
Mais qu’est-ce qui a changé ? Faut-il attendre que le soleil se couche pour s’essayer ? Le
vin doit-ce toujours être symbole d’une célébration du jour qui finit ? A moins que ce ne soit
une façon d’oublier qu’il termine, comme hier et avant-hier…
Je pose la question : Depuis quand y a-t-il une heure pour prendre goût aux choses ?
Finalement, voici que celui qui rétorque qu’il n’est pas l’heure dira plus tard que le temps
file, qu’il n’a plus le temps. Ce temps qui file, c’est celui qui passa tandis qu’il attend. Il attend
l’heure de faire les choses, et lorsqu’enfin l’heure survient, il est presque déjà trop tard. Le
temps file parce qu’il est dans la hâte que l’heure arrive, hâte de pouvoir enfin dire « Avec
plaisir, bien sûr. », que l’heure du relâchement arrive, proprement, l’heure de dé-pression.
Depuis quand y a-t-il une heure pour déguster ? A-t-on seulement compris ce que veut
dire « déguster » ? Notre rapport au vin est conditionné par notre rapport au temps, mais est
aussi indéniablement lié à nos considérations sémiologiques. « Déguster du vin » n’est pas
sémantiquement semblable à « Boire » ni encore à se « pochetronner ». Lorsque nous
prétendons qu’il n’est pas l’heure de déguster, nous greffons, nous plaquons une limite à la
nuance, nous la fermons à une définition. Déguster n’a plus qu’un sens, et l’action se revêt
d’un terme dont elle n’a pourtant pas la définition : « s’alcooliser ». « Veux-tu déguster un
verre ? » signifie ainsi strictement « Veux-tu te bourrer ? ». De réactions en réactions l’on
constate que le sens des mots à changer…
Et alors on ne s’étonne plus d’importuner pour ne pas dire outrer ceux à qui l’on propose de
déguster un verre, comme si nous leur avions suggérer une dose de coke à renifler…Ils ne
nous entendent pas parler, notre verbiage est un brouhaha qui leur propose seulement de se
souler sur l’espace publique, à la vue de tous. Nous sommes à l’ère du langage bloc, où le
mot ne se déforme plus, et dont on déplace le sens comme des briques de lego, qu’on
empile jusqu’à atteindre les sommets de l’absurde. « – Une dégustation Monsieur ? – Une
beuverie maintenant ? Voyons, restons raisonnables… »
Ainsi, on ne déguste plus du vin : on picole. On ne déguste plus, on prépare le terrain pour
se miner. Voici qu’on a vider le mot de sa réalité : perte des gestuelles qu’il suppose, de la
temporalité dont le mot se moque, de la simple et douce griserie qui ne présage qu’elle-
même, de la réflexion, composante inhérente. C’est l’abolition de son imaginaire. Parce que
déguster, c’est d’abord une certaine disposition, une manière de tenir le contenant qu’impose
le verre à pied, une manière de tremper ses lèvres, une manière d’imprégner ses
muqueuses, bref, une poétique de l’acte. L’heure pour déguster n’existe pas, il n’y a pas de
temps pour se saisir de la réalité, pour se frotter aux choses, à l’alter, ce qui n’est pas nous –
en sommes pour rencontrer.
Certes, on pourra se demander si toute rencontre est bonne à faire. Mais alors n’oublions
pas que la dégustation c’est aussi, et presque substantiellement, une réflexion ? Réflexion
au sens d’un retour à soi, par le prisme d’une éternelle sollicitation de la vue, de l’odorat, du
goût, d’un toucher général par le corps ; et au sens de reflet, c’est-à-dire d’un renvoi
continuel, qu’il soit entre le vin et soi-même, ou entre vous, vous qui échangez à propos du
vin.
A ce moment-là, quelle rencontre par la dégustation se refuse-t-on encore sous prétexte qu’il
n’est pas l’heure, alors qu’on a le temps !
Lorsqu’on a le temps, peut-on encore refuser de déguster, de prendre goût ? Voilà bien vers
quoi nous tendons pourtant : L’heure de la perte du goût, où les choses ne sont bonnes
qu’en étant des consommables.
On dérange lorsqu’on propose une dégustation, parce que le vin devient l’objet d’une simple
consommation. Or « consommer » a deux sens, qui chacun forme une contradiction avec ce
que le vin est. Consommer c’est achever, et s’entend aussi comme faire usage de quelque
chose. Dès lors, suit que si la dégustation s’entend comme une consommation, on ne
déguste précisément jamais du vin. Le vin ne peut jamais être l’objet d’un usage achevant.
D’un usage qui l’épuiserait. Une telle fin nierait le vin : une matière changeante, interminable
dans les formes qu’elle peut prendre, dans les transformations radicales que le temps opère
sur elle. On n’a jamais fini de déguster du vin, de prendre autrement goût. On ne saurait
regoutter le même vin, parce que le vin est vivant. Consommer du vin ce n’est pas faire autre
chose que provoquer sa négation, préparer sa caducité.
Toujours légitimement, on pourra se demander s’il n’est pas là seulement question de jeux
de mots : consommer, boire, absorber, picoler, déguster ; si tout ne sert pas à dissimuler une
même et seule réalité, que la nuance n’est qu’un vocable. Mais si cette question se pose, si
déguster n’est qu’une manière de dire se souler, que goûter veut dire, avoir besoin d’alcool,
peut-être sommes-nous déjà entrés en un monde où le réel n’a plus qu’une face aplatie, et
où les dimensions langagières, s’abolissent au même rythme que les métaphores qu’on
rabat à de schématiques descriptions, au même rythme que croupissent les subtils
synonymes. Si nous questionnons le langage et son incertaine nécessité d’être nuancé, est-
ce peut-être que notre réalité s’est déjà faite écrasée…Alors l’urgence est plus grande car,
nous sommes entrain de consommer nos réalités. Nous les bouffons. Force de prétextes, de
raisons raisonnables à trouver pour chaque excès libérateur que l’on projette dans les
plaisirs que nous rencontrons, ce que nous risquons, c’est d’entendre et comprendre
« j’existe », lorsqu’on voudra nous rappeler que nous sommes vivants.
Soupçonnera-t-on encore qu’il s’agît de jeux avec les mots ? Peut-être, si l’inéluctable finalité
du langage est de servir des existences qui attendent qu’il soit l’heure pour vivre.
Coleen